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  • Cyr Dioré Coviae/Greenfib

Episode 3, du covid-19 au coplin-27,



Le présent du présent

Le contexte de confinement est lui aussi un environnement chalengeant, il nous place dans un temps long de plusieurs semaines titillant chacun à se connecter à soi, dans son émotion de peur dans un premier temps sûrement, et puis ensuite dans ses niveaux de dissonance et d’harmonie intérieure.

Le contexte de confinement est également un environnement qui nous challenge collectivement ! Pour la première fois nous sommes tous contraints de faire l’expérience individuelle d’une pause longue, plusieurs semaines, au même moment. C’est unique et c’est prometteur pour évoluer vers un monde autrement.

Cette pause demande d’aller faire un tour dans le temps.

La culture du temps a muté. Le siècle dernier, le nombre de paysans est passé de 80% à 3%, avec l’impact que cela peut avoir de passer d’une vie au rythme des saisons à celui aujourd’hui de la nanoseconde des ordres d’achat/vente en bourse, de l’immédiateté des réseaux sociaux dans un accès « urbi et orbi » à l’information.

Marion Genaivre dans une conférence Eklore à Sciences Po explique que si le temps pose question à l’homme depuis… la nuit des temps, nous l’appréhendons aujourd’hui avec un biais, celui du temps de l’avoir.

Le temps de l’avoir, c’est le temps qui court, qui s’accélère, et derrière lequel on court, c’est le temps de l’urgence, c’est le temps que l’on ne veut pas perdre. La notion de pouvoir le perdre traduit le fait que c’est du temps que l’on possède, ce temps de l’avoir donc.

Traumatisés par cette évolution, cette révolution, notre rapport au temps est devenu une véritable imposture.

Notre vocabulaire s’est transformé : « débordé » a été supplanté par « overbooké », la notion d’urgence est rentrée dans la normalité, on va aux urgences aujourd’hui comme on allait chez son médecin généraliste. Pire, certains osent répondre à leur interlocuteur : « c’est pour hier », phrase d’un irrespect total.

Si je n’oublie pas que certains souffrent de ce rapport au temps, je vois qu’il est aussi cette phrase magique ? cette belle excuse collective surtout que nous avons inventée pour se cacher, cacher ses difficultés d’organisation, cacher sa démotivation, cacher ses désaccords, cacher ses carences… Tous ces comportements sont un réflexe collectif de protection bien compréhensible dans ce temps de l’avoir qui réalise le casse psychologique du siècle.

Je veux à ce moment-là vous partager une pépite vécue avec ma fille. Elle était en CE1, elle apprenait la conjugaison des deux verbes de base de notre langue française, « être » et « avoir », j’étais à ses côtés et il m’est soudain venu à l’esprit que la manière dont je vivais ces deux verbes structurait ma vie, je lui ai dit…je me suis dit aussi finalement : « plus tu as, plus c’est difficile d’être, et plus tu es moins tu as besoin d’avoir ».

Sortir de ce biais du temps de l’avoir, c’est donc prendre conscience que nous ne prenons pas le temps mais que c’est le temps qui nous prend, « j’ai été pris par le temps ». Alors si c’est le temps qui nous prend, le temps n’est pas de l’ordre de l’avoir mais de l’être. C’est par le temps, que nous sommes au monde, le temps s’arrête quand nous quittons le monde.

Ensuite des outils de découverte de soi comme l’ennéagramme, nous permettent de comprendre comment chacun de nous vit cette relation au monde, en priorité par le mental, par le corps ou par le cœur, de comprendre quelle émotion nous anime principalement dans cette relation au monde, la peur, la colère, la tristesse ? Le temps s’arrête avec la mort, angoisse primaire de chacun qui éclaire notre difficulté à ralentir, si je ralenti, si je fais une pause, je risque de mourir.

Je reviens donc à cette pause que provoque le confinement qui nous contraint à ralentir. Une pause, pour tous au même moment et de manière durable, plusieurs semaines, une pause qui nous laisse le temps de passer de « ce n’est pas possible », à la surprise, à la peur, et ouvre une porte à la connexion à soi. Le confinement nous ouvre la possibilité d’oser expérimenter un autre rapport au temps, celui de ce temps de l’être pour être bien avec soi, être bien avec les autres, être bien avec son entreprise, être bien avec la planète.

J’invite donc tous et chacun à oser se rebrancher à son propre rapport au temps de l’être, en commençant par exemple à découvrir comment il s’est construit. En regardant sur quelles injonctions contradictoires j’ai grandi et quel impact çela peut avoir dans mon rapport au temps. Suis-je un « sois fort » qui ne cède pas, un « fais des efforts » qui ne s’autorise pas la solution rapide, un « sois parfait » qui fait prendre du temps sur des détails sans intérêt pour son interlocuteur, un « dépêche-toi », qui sous-entend un risque de manquer de temps, un « fais plaisir » qui incite à répondre toujours oui et se perdre soi-même.

Ce rapport au temps, nous l’avons chacun construit différemment en fonction de notre éducation, le comprendre permet ensuite de le faire évoluer, le « sois fort » va oser exprimer sa fragilité et être respecté pour ce qu’il est et non ce qu’il paraît, un « fais des efforts » va s’autoriser à chercher la solution facile, un « sois parfait » va oser accepter que « progresser c’est changer d’erreur », un « dépêche-toi » va oser prendre le temps qui le respecte, un « fais plaisir » va oser dire non car il a intégré que « savoir dire non, c’est construire son oui », et que ce oui sera aussi respectueux de lui-même.

Le temps du confinement nous impose de faire cette pause.

En musique, une pause, on appelle ça un soupir… une musique ne peut se construire sur une permanence de temps forts, les soupirs sont indispensables, ils permettent le rythme, la respiration. Le soupir pour l’homme permet la pensée, la pensée est le soupir de la vie, de l’âme, c’est par la pause que l’on peut remettre la pensée en mouvement. Cette pause collective est donc bien sûr un moment de peur voire d’angoisse par réflexe de survie, c’est également pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale, que nous vivons chacun et tous ensemble une même expérience sur un temps long. Cette situation nous permet de basculer de « l’homme à la mémoire courte », dans une mémoire longue. Cette période est donc aussi une opportunité donnée à tous, c’est énorme, de remettre notre pensée en mouvement au moment où nous avons épuisé notre modèle de vie sur la planète et que nous devons en inventer un nouveau, de nourrir notre mémoire longue collective dans une dynamique vertueuse.


Retrouvez l'épisode 4, le présent du futur, dernier épisode de ma chronique.

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